Des murs en voyage
Manoël MILFORT
Auteur(trice) certifié(e) Asso FLECH
Dans les coins et les recoins de la ville, on entend une voix enrouée berçant un refrain mélancolique porteur d'un message révoltant. C'est la voix d'un petit garçon qui foule le macadam les pieds nus. Le diapason du bruit de ses pieds et de sa voix rythme l’horizon avec une chanson tourmentée. Cette chanson qu'il entonne est comme ces réverbères qu'on voit que des félins venimeux renversent violemment le long de leur chemin. Animés par un esprit destructeur, ces derniers sont en quête de proies inoffensives pour satisfaire leur fantasme. Plus de lumière dans les rues de la ville! Le pénombre règne en seconde instance. Et il devient impossible de crapahuter. Les pas de chacun perdent leur vraie direction. À un niveau pareil, on assiste à un phénomène qui dépasse l'imagination de plus d'un: les ténèbres traversent la journée en caressant le mal en satiété. “Melting pot” total!
Ce petit garçon, Jacques, a vraiment peur de ces félins qui ne font que troubler ses rêves éphémères à l’autre rive. Une ailurophobie intense persiste encore plus quand le petit apprend que ces créatures sont les mêmes qui avaient semé le chaos dans son quartier d'origine. Pendant leur passage fracassant dans ce quartier, Jacques était obligé de fuir tout seul après avoir vu ses parents et sa petite sœur se baigner dans leur propre sang là sous ses yeux. Dans son impuissance et son innocence, il ne pouvait rien faire pour ces pauvres gens. Il est abasourdi par la candeur du temps. En courant tout en pleurs, il ne pouvait que résonner ce refrain qui parle de justice et de vengeance. Depuis ce jour-là, il dort à la belle étoile et parfois sous la pluie à côté de bon nombre de gens qui ont eux aussi laissé leur propre demeure à cause des dégâts causés par ces espèces nuisibles.
Des interrogations persistent à petits coups: pourra-t-il revoir un jour ses amis à l'école ? Et ses rêves dans tout cet imbroglio ? Ne partent-ils pas en fumée au creux des bras du néant ?
Son cœur est au sanglot face à ce pétrin chronique. D'ailleurs, il est parti de chez lui les mains vides.
En plus, il vient juste d'apprendre dans les journaux que plusieurs maisons de son quartier ont été incendiées quelques heures après son départ. Des bruits terrifiants font échos en plein cœur de la ville. Cette odeur de cendres et de fumée peut nous donner une idée de ce qui est en train de se passer. Un théâtre sans précédent fait désormais sa “loi”. Mais pourquoi on ne décide pas de stopper ces bêtes féroces ? Alors, qui a vraiment la bonne volonté de les arrêter dans leurs actes barbares ?
Ils n'ont pas assez de voix pour clamer leur peine et leurs douleurs. Ils sont incapables dans leur nudité de peuple. À qui crier ? Si Eddy François de son côté a pu chanter “tande kri a yo”, en tout cas, jusqu'à présent ce cri est galvaudé par celles et ceux qui sont les mieux placés dans les salons de la république. Ces malheureux délaissés ne font pas partie de leurs priorités.
Si ailleurs les murs sont construits pour stopper l’immigration clandestine, chez nous ils sont dressés contre les sans-abris et tous ceux qui meurent à petit feu dans les espaces périurbains. Les malins parcourent les villes et les départements du pays. Ils dressent leur camp notamment dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite. Ils essaient de berner certains à cause de leur naïveté. On se trouve face à des monstres qui se croient être maîtres des temps et des circonstances sur l'échiquier. Malheureusement, le petit garçon ainsi que beaucoup d'autres gens sont toujours dans la rue. Aucun accès à l'eau potable et à la nourriture. À quand un éventuel changement ? À quand une prise de conscience collective ? Il y aura des larmes.
Subitement, il y a une foule immense qui court à cause de toutes ces frayeurs. Les félins s'érigent en de véritables murs pour empêcher aux citadins de vaquer à leurs activités quotidiennes. Ils ne font que gagner beaucoup plus de territoires. Le droit à la ville dont parle David Harvey semble être lésé. Mais c'est quoi leur véritable but ? Pourquoi torturer des pauvres gens qui n'ont aucun moyen de défense tout comme ce petit garçon venant du quartier de Martissant ? Au-delà des cris de cette multitude offusquée, il y a beaucoup d'âmes qui sont déjà sacrifiées. Ces créatures pernicieuses se nourrissent du sang des innocents. Celui des “Madan Sara”, des étudiants, des élèves, des policiers, des professionnels, des orphelins et surtout de celui de ce bébé jeté au feu qu'on n'oubliera jamais. Leur sang crie en chœur “JUSTICE !”.
Un bon matin, le petit garçon a fait le choix de se réfugier sur une autre place publique de la capitale dans le but d'essouffler un peu. En s'asseyant, il entend converser deux vieillards fuyards ayant des vêtements déchirés, racontant que ces félins ont été relâchés par des gens portant des masques blancs. D'après ce qu'expliquent les vieux, les félins venimeux ont été relâchés pour un but précis qui ne peut être révélé pour l'instant. En fait, une situation d'incertitude fait surface dans la vie quotidienne. Ne faudrait-il pas aller demander la vraie raison aux masques blancs ? Mais comment faire puisqu'ils cachent leur vraie identité ? De toute façon, plus de dix millions de personnes gémissent dans leur mutisme.
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